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Pourquoi un seul successeur suffit rarement

La dépendance au fondateur tient souvent à l’excellence de celui-ci. Dans une transmission, il ne s’agit pas simplement de trouver une autre personne compétente, mais de bâtir une entreprise capable d’assumer davantage de ce que le fondateur portait seul.

Gerhard Botha, Cofondateur, Stratégie, produit et finance, Graculus Industries

Lorsque l’on parcourt une entreprise industrielle prospère de la région alpine, l’influence de son fondateur n’est pas nécessairement visible d’emblée. L’entreprise peut disposer d’une équipe de direction expérimentée, d’ingénieurs compétents, de relations clients anciennes et de processus opérationnels affinés au fil des ans. Elle est rentable, techniquement accomplie et respectée sur son marché. Sur le papier, elle ne semble dépendre d’aucune personne en particulier.

Puis un événement inhabituel survient. Un grand client fait part d’une préoccupation. Un fournisseur ne tient pas un délai important. Un cadre expérimenté envisage de partir. Une nouvelle machine ou une nouvelle ligne de produits exige une décision d’investissement. Dans chaque cas, l’organisation se tourne, officiellement ou non, vers le fondateur.

Après trente ou quarante ans, le fondateur sait quel client est réellement inquiet et lequel négocie. Il sait quel compromis technique est acceptable, quel salarié est prêt à prendre davantage de responsabilités et quel fournisseur trouvera probablement une solution en cas de problème. Il se souvient des investissements qui ont fonctionné, de ceux qui ont échoué et des décisions qui ont façonné la réputation de l’entreprise.

Une grande partie de ce savoir n’a jamais été consignée parce qu’il y avait peu de raisons de le faire. Le fondateur était là.

L’entreprise emploie peut-être cent personnes. Une partie de son système d’exploitation peut encore tenir dans une seule.

Pourquoi la dépendance au fondateur se développe

La dépendance au fondateur est souvent décrite comme une faiblesse et, à terme, elle peut le devenir. La concentration des décisions, des relations et des connaissances techniques entre les mains d’une seule personne crée manifestement un risque. Mais cette description ne dit pas comment la situation s’est formée.

Le fondateur est devenu central parce que son jugement s’est révélé utile. Les clients ont appris à lui faire confiance. Les salariés savaient où seraient prises les décisions difficiles. Les fournisseurs savaient qui répondait d’un engagement. Avec le temps, le fondateur a acquis une vue d’ensemble de l’entreprise que peu d’autres personnes possédaient.

Dans de nombreuses entreprises, cette concentration de l’autorité n’était pas un défaut de conception. Elle permettait d’avancer rapidement, de maintenir les exigences et de prendre des décisions difficiles sans multiplier les procédures. Un modèle centralisé peut très bien fonctionner lorsqu’une personne particulièrement compétente en occupe le centre.

La difficulté vient plus tard. La structure qui a permis de bâtir l’entreprise pendant ses trente premières années n’est peut-être pas la mieux adaptée aux trente suivantes. Ce qui apportait autrefois rapidité et clarté peut progressivement devenir une source de dépendance.

Une partie du problème tient au fait qu’un fondateur occupe rarement une seule fonction. Il peut posséder et diriger l’entreprise, gérer certains de ses clients les plus importants et rester la personne que l’on consulte sur les questions d’investissement ou de technique. Ces responsabilités ne relevaient pas d’une fiche de poste formelle. Elles se sont accumulées tandis que le fondateur répondait aux clients, résolvait des problèmes et développait l’entreprise.

C’est pourquoi la recherche d’un remplaçant unique peut être trompeuse. Une personne peut hériter du titre sans être pour autant en mesure de reprendre immédiatement tout ce que le fondateur a fini par représenter.

La transmission dépasse le changement d’actionnariat

La propriété juridique peut être transférée à la signature des documents. Une grande partie du reste ne le peut pas.

La prise de décision peut mettre du temps à trouver sa place dans une nouvelle structure de direction. Il faut acquérir le jugement technique et comprendre l’histoire des décisions passées. Les clients, les fournisseurs et les salariés qui traitaient personnellement avec le fondateur doivent apprendre à faire confiance à d’autres personnes. La légitimité culturelle demande généralement encore plus de temps.

Ces éléments se recouvrent, mais n’évoluent pas ensemble. Un fondateur peut vendre ses actions tout en restant la personne que le principal client continue d’appeler. Un nouveau directeur général peut détenir l’autorité formelle tout en découvrant pourquoi certaines pratiques opérationnelles existent. Les salariés peuvent comprendre le nouvel organigramme et continuer à se tourner instinctivement vers le fondateur lorsqu’une difficulté survient.

C’est normal. L’erreur consiste à traiter le transfert juridique comme s’il achevait la transmission.

Certaines connaissances du fondateur peuvent être documentées. Les contrats, l’historique des clients, les spécifications techniques et les informations financières peuvent être organisés. Les connaissances les plus difficiles à transmettre se laissent moins facilement ordonner.

Il s’agit du jugement forgé par la répétition, de la raison pour laquelle un client est traité différemment d’un autre ou de l’histoire d’un produit abandonné des années auparavant. Une ancienne pratique subsiste parfois parce que personne n’a pris le temps de la changer. Parfois, elle répond à une très bonne raison. La distinction compte.

Les travaux sur la transmission des entreprises familiales le reconnaissent depuis un certain temps. Une étude menée en 2026 par UBS et le Center for Family Business de l’Université de Saint-Gall a établi que 60 % des propriétaires de PME suisses ayant mené une transmission à bien jugeaient le transfert des connaissances de leur prédécesseur décisif pour la réussite de la transition. Dans le cas des reprises par les cadres, cette proportion atteignait 73 %.[1]

Le transfert des connaissances ne se traite pas après la transaction. Il fait partie de la transmission elle-même.

Pourquoi une équipe peut renforcer la transition

Un successeur unique a beaucoup à assimiler. Il doit comprendre les clients, gagner la confiance des salariés, apprendre les réalités opérationnelles de l’entreprise, évaluer l’équipe de direction en place et commencer à prendre des décisions sur l’avenir. Pendant ce temps, l’entreprise doit continuer à fonctionner.

Ces exigences se présentent généralement en même temps.

Dans une équipe, une personne peut consacrer davantage de temps aux clients tandis qu’une autre se familiarise avec l’organisation et ses salariés. L’allocation du capital, la gouvernance et la transition actionnariale ne se disputent alors plus l’attention d’une seule personne.

Cela n’accélère pas nécessairement la transmission. La rapidité ne devrait d’ailleurs pas être l’objectif. Ce qui change, c’est l’efficacité avec laquelle le temps disponible peut être utilisé. Il devient possible de transmettre davantage de relations, d’assimiler davantage de connaissances et d’accorder l’attention nécessaire à plus de domaines de l’entreprise, sans attendre d’une seule personne qu’elle maîtrise tout successivement.

Une réserve s’impose : être plus nombreux n’est pas automatiquement un avantage.

Une équipe mal coordonnée peut faire moins bien qu’un successeur unique et compétent. Elle peut engendrer des jeux politiques, des messages contradictoires et des décisions plus lentes. Les salariés et les clients ne devraient pas avoir à déterminer quel membre de la nouvelle équipe parle au nom de l’entreprise. L’entreprise ne devrait pas non plus remplacer un fondateur qui assumait pleinement ses responsabilités par un comité dans lequel personne n’est clairement responsable.

Une équipe n’apporte de valeur que si les responsabilités sont réellement complémentaires et clairement attribuées. L’étude de l’Université de Saint-Gall va dans ce sens : 93 % des propriétaires interrogés ont cité la clarté des rôles et des responsabilités parmi les facteurs importants de réussite et 85 % la régularité de la communication.[1]

Préserver ce qui compte. Changer ce qui doit l’être

La transmission est parfois présentée comme s’il fallait préserver l’entreprise exactement telle qu’elle est. Ce n’est ni réaliste ni particulièrement fidèle à la manière dont la plupart des fondateurs ont bâti leur entreprise.

Les fondateurs changent constamment les choses. Ils pénètrent de nouveaux marchés, abandonnent des produits, remplacent des fournisseurs, recrutent, achètent des équipements et révisent leurs hypothèses à mesure que les circonstances évoluent. Trente ans d’expérience produisent donc à la fois du discernement et des habitudes. La distinction n’est pas toujours facile.

Un marché qui semblait peu attrayant il y a dix ans peut être accessible aujourd’hui. Un produit autrefois jugé trop risqué peut désormais être techniquement viable. Une pratique informelle qui fonctionnait avec vingt salariés peut devenir une contrainte lorsque l’entreprise en compte cent.

Une bonne transition cherche à déterminer ce qui doit être conservé et ce qui mérite d’être reconsidéré.

Il en va de même pour la culture. Elle ne réside pas dans une déclaration de mission, mais se manifeste dans la manière dont les décisions sont prises, dont les clients sont traités, dans les normes attendues et dans les comportements tolérés.

L’expérience acquise ailleurs peut être utile, à condition de l’employer avec discernement. Les personnes qui ont travaillé sur différents marchés ont peut-être vu d’autres voies de croissance, d’autres modèles de gouvernance ou d’autres approches de l’investissement. Ce point de vue peut être utile. Il l’est moins lorsqu’il devient une méthode à appliquer.

Des dirigeants arrivent après avoir vu une méthode fonctionner ailleurs et supposent qu’il faut la reproduire. Les relations avec les clients locaux, les traditions techniques ou des pratiques apparemment singulières sont alors traitées comme des problèmes à corriger plutôt que comme des éléments à comprendre.

C’est souvent à ce moment que les bonnes pratiques importées deviennent coûteuses.

Une entreprise industrielle alpine doit rester ancrée dans les réalités de ses salariés, de ses clients et de son environnement industriel. Le rôle de la nouvelle équipe consiste à élargir son champ de vision, pas à effacer ce qui la distinguait.

Le véritable successeur est l’organisation

Préparer une entreprise à fonctionner sans dépendre de son fondateur ne signifie pas contraindre celui-ci à partir. C’est tout le contraire : cela lui donne davantage de choix.

Une entreprise dotée d’une équipe de direction plus solide, de relations plus largement partagées et moins dépendante d’une seule personne permet au fondateur de décider des domaines dans lesquels il souhaite encore contribuer. Il peut rester proche de clients importants, continuer à participer au développement technique, prendre la présidence du conseil, exercer un rôle de conseiller ou se retirer complètement.

Son implication devient un choix, et non une condition nécessaire au fonctionnement de l’entreprise.

L’objectif n’est pas d’écarter le fondateur, mais de lui retirer l’obligation de rester.

Cette distinction compte pour le fondateur, mais aussi pour toutes les personnes qui l’entourent. Les salariés savent où se trouve l’autorité. Les clients savent qui appeler. Le nouveau propriétaire peut apprendre sans prétendre posséder des connaissances qu’il n’a pas encore acquises.

Un fondateur d’exception peut consacrer des décennies à apprendre à assumer presque toutes les responsabilités importantes d’une entreprise. Il serait étrange de mesurer la réussite d’une transmission à la capacité de trouver une autre personne désireuse et capable de faire exactement la même chose.

Remplacer une personne indispensable par une autre ne fait que reconduire la dépendance.

Il est préférable d’aboutir à une entreprise où les connaissances sont davantage partagées, où les relations importantes ne reposent plus sur une seule personne et où l’autorité est suffisamment claire pour que chacun sache où les décisions doivent être prises.

Une personne peut devenir directeur général. Une équipe complémentaire peut soutenir la transition. L’actionnariat peut changer.

Mais, en définitive, le véritable successeur devrait être l’organisation elle-même.

Chez Graculus, cette idée est centrale dans notre conception de la transmission. Nous n’attendons pas d’une seule personne qu’elle reproduise tout ce qu’un fondateur d’exception a accompli. Nous réunissons des compétences différentes au service de l’entreprise, d’abord pour comprendre les raisons de sa réussite, puis pour aider l’organisation à devenir moins dépendante d’une seule personne.

Gerhard Botha
À propos de l’auteur

Gerhard Botha

Cofondateur · Stratégie · produit et finance · Graculus Industries
HEC Paris · Chartered Accountant · CFA Charterholder

Gerhard possède plus de vingt ans d’expérience dans les services professionnels, la banque d’investissement, le capital-investissement, la restructuration et la création d’entreprises. Après quatre ans chez PwC, il a passé douze ans chez Rand Merchant Bank, où il a conseillé des fondateurs, des sociétés d’investissement et des fonds de capital-investissement sur des acquisitions, des levées de capitaux, des restructurations et des cessions. Il a créé l’activité Private Capital Advisory de RMB et cumule une expérience professionnelle portant sur plus de 7 milliards d’euros de transactions en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie. Gerhard a également cofondé des entreprises technologiques, dont l’une a ensuite été acquise par une société américaine cotée en bourse.

Sources

  1. UBS and Center for Family Business, University of St. Gallen, Understanding Business Succession as a Process, 2026.

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